Pourquoi construire bas-carbone ? Matériaux locaux, low-tech et résilients pour une architecture durable
Bambou coupé dans la forêt voisine : local, très bon marché, facilement réparable
Par Chi Tam Nguyen, architecte DPLG – TAMA Architecture Paris
Retour d’expérience d’un architecte français DPLG après 12 ans chez Renzo Piano et 16 ans au Vietnam.
Lors de mon travail comme architecte au Vietnam, j’ai observé les conséquences profondes et durables du développement urbain « tout-béton, tout-verre » sur l’environnement et la biodiversité. Pourtant, il existe des solutions durables, résilientes et souvent délaissées, que j’ai eu la chance d’expérimenter.
Comme la paille ou le chanvre en Occident, le Vietnam regorge de matériaux abondants et économiques : bambou, mangrove, feuilles de palmier, bois de cocotier (que je n’ai malheureusement pas pu utiliser, malgré sa surabondance). L’argile, ressource locale bon marché et très résistante en brique cuite, est utilisée depuis des siècles dans les temples, palais et habitations vernaculaires. Mais ces matériaux sont souvent associés à la pauvreté, tandis que le béton et le verre symbolisent la richesse et la modernité.
Face à l’urgence climatique et à l’explosion du coût de l’énergie, j’ai choisi d’aller à contre-courant. Voici quatre projets où les matériaux bas-carbone sont devenus la réponse la plus juste, économiquement et écologiquement.
- École en bambou de Luong Son (Nha Trang, Vietnam)
- Un projet low-tech et low-cost.
- Bambou coupé dans la forêt voisine : local, très bon marché, facilement réparable.
- École passive : ventilation naturelle, patios plantés, pas de climatisation.
- Construction rapide, artisanale, par des locaux. Un petit projet au très grand impact : des milliers d’enfants défavorisés ont pu sortir de la pauvreté grâce à l’éducation.
- Rénovation de L’Espace – Centre Culturel Français de Hanoï (pour le Millénaire de la ville)
- Association des méthodes traditionnelles vietnamiennes et de la modernité.
- Bambou + brique de terre crue pour le café-restaurant extérieur.
- À l’intérieur : un rideau de soie de Hà Đông accueille les visiteurs, suspendu sous une poutre en bois local Gỗ Lim.
- Un faux-plafond technique en métal perforé avec des « cimaises suspendues » réutilisable à l’infini (fini les cimaises en plâtre jetables).
- Résultat : un lieu vivant, culturellement mixte, et bas-carbone.
- Théâtre Phu Sa Lab pour la musique Ca Trù (Hanoï, patrimoine mondial UNESCO)
- Ici, le choix du matériau a été dicté par l’acoustique.
- Mur en brique rouge de Hanoï : très bon marché, locale, réutilisable, belle (argile du bassin du Fleuve Rouge), et solide (on peut y accrocher des charges lourdes, contrairement à une cloison BA13).
- Sa surface irrégulière diffuse et réfléchit parfaitement le son, magnifiant la voix et les instruments du Ca Trù.
- Le théâtre a malheureusement été détruit pour élargir une rue, mais l’expérience prouve qu’une architecture durable et culturellement riche est possible à partir de matériaux simples.
- L’Épod low-cost (delta du Mékong)
– Un habitat ultra-économique, conçu pour résister aux typhons et aux inondations.
– Structure béton minimale et indispensable, associée à :
- Bois de mangrove pour les pieux de fondation.
- Bambou pour la charpente.
- Feuilles de palmier pour le revêtement extérieur isolant.
– Une preuve que l’on peut construire résilient, décentralisé et très peu cher.
Pourquoi les matériaux bas-carbone sont-ils l’avenir dans un monde décarboné ?
- Ils protègent contre la crise énergétique et logistique
Les matériaux bas-carbone (bambou, bois local, paille, chanvre, terre crue) sont fondamentalement décentralisés. Ils ne nécessitent pas d’industrie lourde énergivore pour être produits ou transportés. Quand le prix de l’énergie s’envole ou que les chaînes d’approvisionnement mondiales se grippent (comme en 2021-2022), leur coût reste stable.
À l’inverse, le béton ou l’acier dépendent de quelques grandes usines, de ports et de routes maritimes. Une rupture dans cette chaîne fait exploser le budget de votre chantier.
- Ils sont low-tech, résilients et réparables
Faciles à réparer par des artisans locaux (pas besoin d’un technicien spécialisé).
Peu de déchets : recyclables ou compostables en fin de vie.
Régulation naturelle de l’humidité et de la qualité de l’air intérieur.
Un mur en terre crue ou en paille « respire ». Un mur en béton accumule l’humidité et le CO₂.
- Leur coût global est souvent plus bas
À l’achat, un matériau bas-carbone n’est pas toujours moins cher qu’un matériau standard. Mais sur la durée :
Moins d’énergie de chauffage.
Moins d’entretien lourd.
Valeur immobilière en hausse avec la prise de conscience écologique (DPE, confort, santé).
Ce que j’ai appris, et ce que je vous propose
Au Vietnam surtout chez les minorités ou dans l’architecture vernaculaire, j’ai vu des bâtiments entiers construits avec des ressources locales, sans béton ni climatisation, et qui fonctionnent (mieux) dans un climat tropical. À Paris, nous avons nos propres matériaux locaux : pierre meulière, brique de terre crue, terre crue, chanvre, ouate de cellulose, bois français, fibre de bois, paille, fibre textile, etc. Ils méritent d’être réinventés.
Je ne dis pas qu’il faut abandonner le béton partout. Mais choisir un matériau bas-carbone, c’est faire le pari de la résilience, de l’économie à long terme, et d’une architecture qui chante – pas seulement aujourd’hui, mais pour les générations qui viennent.


















