Clim ou pas clim ? Ce que la canicule de Paris nous dit sur notre architecture
La canicule n'est plus un événement exceptionnel. Elle est notre nouvelle normalité. L'architecture doit s'y adapter – par la conception, pas par la consommation.
Par Chi Tam Nguyen, architecte DPLG – TAMA Architecture Paris
Canicule – 32 à 35°C à Paris la semaine du 24 mai 2026 amplifiée par des effets d’îlot de chaleur urbain. Des personnes âgées hospitalisées. Des enfants qui souffrent dans des écoles surchauffées. Et pourtant, dans un appartement rénové à Paris, il faisait 27,6°C – sans climatisation. Juste des volets et un brasseur d’air à 300€. Voici comment.
La bouilloire thermique française
En France, notre priorité a longtemps été la lutte contre le froid. On a massivement isolé les passoires thermiques pour réduire les factures de chauffage et les émissions de CO₂ – et c’était juste. Mais on a oublié l’autre côté du problème : le confort d’été.
“Pourquoi installer la clim pour deux ou trois semaines de canicule par an ?”
Sauf que ces épisodes sont devenus récurrents. Et des bâtiments entiers – écoles, hôpitaux, résidences seniors, bureaux – se transforment en bouilloires thermiques dès que le thermomètre dépasse 33°C.
Le paradoxe : certains logements rénovés contre le froid, parfaitement étanches et bien isolés, deviennent invivables en été parce que personne n’a pensé à bloquer le soleil. On a résolu la passoire thermique hivernale pour en créer une estivale.
Ce que le Vietnam m’a appris – et ce qu’il ne faut pas copier
Au Vietnam, il fait 35 à 40°C une bonne partie de l’année. La climatisation est partout : appartements, commerces, restaurants, bureaux, usines. Elle est perçue comme un symbole de modernité et de richesse.
Le coût économique est massif. Dans un appartement familial, la facture d’électricité passe de 400 000 VND/mois en hiver à 1 200 000 VND/mois en été – soit trois fois plus, uniquement à cause de la clim. Pour les familles modestes, c’est insupportable. En France, c’est environ entre 35 € et 50 € par mois d’été pour un usage raisonné et grimper jusqu’à 100 € par mois pour une “bouilloire thermique” mal isolée.
La clim crée une addiction. On ne supporte plus d’avoir chaud. Transpirer devient inacceptable socialement. Du coup, on l’allume 24h/24, au maximum, quelles que soient les conditions extérieures. Dans certains hôtels vietnamiens, la télécommande affiche 19°C mais la température réelle est bloquée à 24°C – le client croit avoir mis “au max”, et personne ne se plaint. Car la clim c’est juste un bouton On-Off et tout le temps sur On – une vraie addiction.
L’impact urbain est visible et inquiétant. Promenez-vous dans les rues de Hanoï : des centaines d’unités extérieures accrochées pêle-mêle sur les façades, allumées en permanence, rejetant de l’air chaud dans la rue et aggravant les îlots de chaleur. Sans compter les fuites fréquentes de gaz réfrigérants – CFC, HFC – qui contribuent à l’effet de serre et au trou de la couche d’ozone.
La conclusion du Vietnam est claire : climatiser partout et tout le temps crée autant de problèmes qu’il n’en résout. Et les gens ne peuvent plus s’en passer.
Avant la clim – ce que l’architecture peut faire
Je ne suis pas contre les pompes à chaleur réversibles. Parfois, elles sont indispensables. Mais à Paris, elles doivent être la dernière solution, pas la première.
Voici les solutions passives qui fonctionnent – je les ai appliquées sur mes projets, au Vietnam comme en France.
- Un bon projet commence par l’orientation et un design en mode passif
Disposer les fonctions suivant l’orientation du bâtiment (étude d’ensoleillement /ombres /protections solaires), c’est la base, et c’est souvent négligé. Une façade plein sud-ouest sans protection solaire, en béton ou en verre, est une machine à absorber la chaleur. À l’opposé, une façade bien orientée, protégée par des débords de toiture ou des brise-soleils, peut diviser par deux les apports solaires. D’autres solutions efficaces et faciles à faire : des toits blancs au lieu de noir, comme le Big C Di An avec son revêtement de toiture blanc.
J’ai vu la différence dramatiquement au lycée français de Hanoï : une cour de récréation bétonnée sur le toit, plein sud-ouest, sans ombre. Résultat : plus de 40-45°C, des malaises d’enfants. Si la cour avait été dans un patio ombragé avec des arbres, cela aurait tout changé dès la conception.
Éviter aussi le « tout-verre » Malgré son image chic et moderne (un « building » tout-verre est un « joli cristal » en photo), une façade entièrement vitrée non protégée est en fait une « grosse serre et une bouilloire thermique ». C’est un non-sens écologique, surtout pour le logement où la moindre économie compte.
Car des projets pensés dès le départ avec de l’ombre et de la fraîcheur en mode design passif – c’est le mieux.
- Bloquer le soleil avant qu’il n’entre
C’est la solution la plus simple et la plus efficace. Un brise-soleil, un auvent, un volet, un arbre. Le soleil doit être arrêté à l’extérieur – pas à l’intérieur où ses calories ont déjà chauffé le vitrage.
Exemple concret : dans notre rénovation énergétique d’une passoire thermique parisienne, nous avons installé des volets persiennes métalliques. Par 33°C dehors – semaine du 24 mai 2026 – il ne faisait que 27,6°C à l’intérieur, avec les volets fermés et un simple brasseur d’air. Sans climatisation.
Ces volets sont aussi esthétiques (ils s’intègrent parfaitement dans l’architecture haussmannienne), durables (le métal ne casse pas), et créent une zone tampon thermique efficace dans l’embrasure entre volet et fenêtre. Bonus : ils protègent des cambriolages.
- Les zones tampons bioclimatiques
Balcons, loggias, doubles peaux, combles ventilés – ces espaces intermédiaires freinent la chaleur avant qu’elle n’atteigne l’intérieur. Je l’ai appliqué sur les condotels du The Maris Vung Tau (balcons-brise-soleil en façade) et à la Cité Internationale de Lyon de Renzo Piano (double peau bioclimatique). Ces dispositifs fonctionnent aussi bien en hiver qu’en été.
- L’inertie thermique des murs anciens
Un vieux mur en pierre de taille parisien n’est pas votre ennemi. Correctement protégé du soleil, il emmagasine la fraîcheur nocturne et la restitue dans la journée. C’est ce qu’on appelle l’inertie thermique – et les immeubles haussmanniens en sont une démonstration parfaite, quand ils ne sont pas entièrement vitrés.
À l’opposé, le Big C Dalat que j’ai conçu est entièrement enfoui sous terre – il utilise la géothermie naturelle du sol pour maintenir une température stable, sans climatisation intensive.
- Les brasseurs d’air – la solution miracle sous-estimée
Dans les Bia Hoi de Hanoï – ces bars à bière entièrement ouverts sur la rue – des dizaines de ventilateurs de plafond tournent en permanence. Résultat : confortable à 33°C dehors, sans une seule climatisation.
Un brasseur d’air crée un ressenti de fraîcheur de 2 à 3°C supplémentaires, sans consommation énergivore. Coût d’installation : environ 300€ (mural ou plafonnier). Entretien : quasi nul. Durée de vie : 20 ans.
Dans notre rénovation parisienne, c’est ce que nous avons installé, combiné aux volets. Le résultat est là : 27,6°C intérieur pour 33°C extérieur.
La checklist avant d’appeler un installateur de clim
Avant de signer un devis pour une climatisation, vérifiez ces 7 points :
Orientation – Votre logement est-il plein sud ou plein sud-ouest ? Combien d’heures de soleil direct par jour ?
Étage – Êtes-vous sous les combles ? Si oui, l’isolation de toiture est-elle performante ?
Étanchéité – Vos fenêtres et portes sont-elles bien jointives ? Inutile de rafraîchir une passoire.
Protection solaire – Avez-vous des volets, stores extérieurs, ou brise-soleils sur les vitrages exposés ?
Inertie – Avez-vous des murs épais qui peuvent stocker la fraîcheur nocturne ? Car l’isolation seule n’est pas suffisante (au contraire elle peut même garder très bien la chaleur !), il faut aussi de l’inertie thermique.
Brassage d’air – Peut-on installer un ventilateur de plafond ou mural ?
Ventilation – Avez-vous une VMC efficace ? Quand on ferme tout, l’air intérieur doit être renouvelé.
Si vous cochez 5 de ces 7 cases, vous n’avez probablement pas besoin de climatisation. Une température intérieure de 27,6°C est largement atteignable par 33°C extérieurs.
Quand la clim est vraiment nécessaire
Il ne s’agit pas de dogmatisme. Dans certaines situations, la climatisation est indispensable :
Architecture tout-verre sans protection possible. Exposition solaire extrême sans recours à l’ombre. Pas d’inertie thermique. Publics fragiles – personnes âgées, nourrissons, malades. Espaces qui génèrent beaucoup de chaleur interne (serveurs, cuisines professionnelles).
Dans ces cas, une simple PAC (confort d’été) ou réversible (hiver-été), bien dimensionnée, associée aux solutions passives pour en limiter l’usage, reste la bonne réponse.
Mais la clim ne doit jamais être la réponse à une architecture mal pensée.





